Les tourbières, ce ne sont ni des lacs, ni des forêts. Ce sont ces grandes étendues d’herbes hautes, souvent marécageuses et aux allures un peu lugubres. Il ne faut pas juger un livre à sa couverture dit le vieil adage… Et c’est bien le cas ici : les tourbières fourmillent de vie! Autrefois considérées uniquement pour la production de tourbe qui servait au chauffage des maisons, on sait maintenant que les tourbières jouent un rôle ESSENTIEL pour la survie de notre environnement.  

La tourbière de Villeroy dans le parc régional des Grandes-Coulées, pas loin de Victo. Tourbière, made in Québec.
Alors les tourbières, c’est quoi?

Ce sont tout d’abord des milieux humides, c’est-à-dire des terres inondées ou saturées d’eau. Contrairement aux étangs et aux marécages, les tourbières sont composées de plusieurs couches de tourbe empilées les unes sur les autres. La première, d’une épaisseur de 50 cm est composée de mousse vivante (la sphaigne). Elle pousse par-dessus une large couche de matière organique morte, en décomposition lente. Cette dernière peut atteindre jusqu’à 10 m (!) de profondeur. La sphaigne, c’est un peu comme une éponge végétale qui peut accumuler jusqu’à 25 fois (!!) son poids en eau, d’où le floc-floc quand tu marches dessus! Ainsi, gorgée d’eau elle surnage à la surface des zones aquatiques et cela crée parfois des sortes de tapis flottants qui peuvent supporter le poids d’un grand orignal! Ce n’est pas toujours le cas, alors s’y aventurer peut être dangereux pour ton imperméabilité!  

Close up sur le tapis de sphaigne!

Il faut savoir que la majorité des tourbières ne datent pas d’hier. Les chercheurs estiment leur âge à 10 000 ans, à la fin de la période glacière. Elles se sont formées dans des dépressions (des gros trous creux dans le sol) où étaient accumulés des débris organiques (branches, feuilles mortes, restes d’animaux et insectes, etc.) qui se sont peu à peu transformés en tourbe. L’eau des tourbières est peu accueillante pour la vie. Elle est particulièrement acide (à cause de l’acide produit par la matière organique morte). Elle est aussi pauvre en nutriments et faible en oxygène. Le bon côté de ça, c’est que les microorganismes (bactéries et champignons) qui décomposent la matière organique ont besoin d’oxygène pour vivre. Pas d’oxygène = pas de microorganismes, donc pas (ou peu) de dégradation. C’est le secret de leur longévité impressionnante! 😉  

Mais comment les plantes peuvent-elles pousser dans cet environnement à première vue hostile? Ah les secrets de la nature! 

La chimie des sphaignes

Pour comprendre comment la sphaigne se nourrit, on te ramène à tes cours de chimie… Attends! Tu vas voir, c’est cool! Pour pousser, la sphaigne a besoin de sels minéraux qui sont des ions positifs (Calcium Ca2+, magnésium Mg2+, potassium K+). Comme des aimants où les opposés s’attirent, la sphaigne va devenir négativement chargée pour attirer les sels minéraux positivement chargés. Elle fait ce tour de passe-passe en libérant des ions positifs dans l’eau sous forme d’hydrogène (H+).  

En parallèle, ces H+ libérés dans l’eau vont baisser le pH (aussi appelé le potentiel hydrique). Baisse du pH = augmentation de l’acidité = diminution de la dégradation dans les tourbières. C’est un peu le même principe que celui utilisé pour conserver les cornichons dans le vinaigre. Miam! Svp. Ne pas manger de tourbières (LOL). 

Les droséras, des plantes carnivores, se retrouvent dans les tourbières.
Ça grouille de vie

Question végétation, il n’y a pas que la sphaigne dans les tourbières. Il y a aussi la canneberge, le thé du labrador, des lycopodes (petites plantes primitives), parfois des nénufars et des arbres comme des épinettes, des mélèzes ou des bouleaux. Il y a même des plantes qui ont développé une autre stratégie pour se nourrir : la chasse. Les droséras, les utriculaires ou la sarracénie sont des espèces de plantes carnivores qui, pour compenser le manque de nutriments disponibles dans la tourbière, vont piéger des insectes et les manger.   

Quand on te disait qu’elles fourmillent de vie, on ne mentait pas : des insectes comme des libellules ou certains papillons, des oiseaux comme des tétras, des parulines ou des bruants, mais aussi des mammifères comme des caribous, des orignaux ou encore des ours.  

Malheureusement, l’acidité de l’eau rend les tourbières peu favorables à la présence d’animaux aquatiques comme les poissons ou les amphibiens

Spotlight sur les couleurs des tourbières, qui sont toujours extraordinaires! (Ici, la Spruce Bog, dans le Algonquin Park, en Ontario.)
Et plus

En plus d’avoir un rôle important de réservoir de biodiversité, les tourbières prennent soin de notre environnement. Elles sont capables de filtrer les eaux souterraines et même de stocker les gaz à effet de serre (GES) responsables du réchauffement climatique. Peu de monde le sait, ça vient tout juste d’être découvert, mais les tourbières, grâce aux sphaignes, stockent jusqu’à 5 fois plus de GES que les forêts (!!!). Tu peux maintenant te vanter que TOI tu le sais! 

Malheureusement, ces milieux humides essentiels à notre planète sont en danger. Pendant longtemps, les tourbières étaient considérées comme des obstacles inutiles. C’est pourquoi dans certaines régions on les a drainées et remplacées par des exploitations agricoles, forestières ou minières. Les barrages hydroélectriques vont au contraire les submerger et les étouffer. Tout cela sans réfléchir aux conséquences. En effet, ces perturbations des tourbières libèrent le carbone qui y est emmagasiné depuis des milliers d’années #pauvrecalotteglacière et il faudra bien du temps pour que ces écosystèmes fragiles se renouvellent et reprennent leur superbe d’antan.  

Mal comprises pendant longtemps, les tourbières, ces vieilles sages, révèlent maintenant peu à peu leurs secrets à qui sait écouter. 

Par : Aymeric, éducateur-naturaliste

Sources images :  FraLambert, Jeff Delonge, Association AMV, Anne F. Préaux

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