Choristoneura fumiferana,​ c’est un papillon indigène bien ordinaire, brun foncé avec des taches grises, qui vit sur notre territoire depuis des milliers d’années. C’est aussi ce papillon qui a fait pleurer le Québec entier dans les années 1990 quand toutes nos belles forêts tournaient au rouge et mourraient sous nos yeux. Ce papillon, trop ordinaire pour être vrai, c’est le stade adulte de la tordeuse des bourgeons de l’épinette. Cette chenille de 2-3 cm de long a le dos brun, tacheté de jaune et de blanc, elle aussi bien ordinaire. Ce qui la rend remarquable (et pas de la bonne manière), c’est qu’elle se nourrit des aiguilles de conifères et fait des ravages là où elle passe. On la retrouve sur les sapins baumiers, les épinettes blanches, noires, rouges et les épinettes de Norvège.


La tristement fameuse tordeuse


La chenille de ​Choristoneura fumiferanahiberne dans un petit cocon de soie sur une des essences hôtes. Au printemps, elle se réveille et forme un nid dans les nouvelles aiguilles au bout des branches. C’est à la fin de son stade larvaire, entre juin et juillet, qu’elle se met à se goinfrer et gobe les aiguilles, d’abord les nouvelles pousses de l’année, puis les vieilles aiguilles. Une fois pleine, elle forme sa chrysalide et se métamorphose en papillon adulte et après quelques semaines, la femelle pond autour de 200 oeufs (en masses d’environ 50) sur les aiguilles des arbres hôtes. Dès l’éclosion, à la fin de l’été, la chenille tisse son abri pour l’hiver. Et ça recommence.


C’est quoi le planning

La problématique, c’est que les chenilles très voraces ne laissent pas beaucoup de chances aux conifères en détruisant les nouveaux rameaux. Lorsqu’un individu est attaqué, il devient de plus en plus vulnérable. Après un an d’infestation, les arbres prennent une teinte rougeâtre. On remarque alors une baisse du taux de croissance et les arbres très affectés meurent en 3 ou 4 ans. Les arbres meurent en 6 à 10 ans généralement. Et… une épidémie bien installée peut durer de 10 à 15 ans. Ici, on a commencé à documenter les épidémie au 20è siècle. La dernière grosse épidémie (1967-1992) avait mené à l’adoption d’une stratégie de protection des forêts par le gouvernement du Québec en 1994. Ce qu’il faut savoir, c’est que les populations atteignent un niveau épidémique tous les 30 ans environ. Comme les populations fluctuent naturellement, les épidémies résultent de changements cycliques normaux. Depuis 2006, on voit les populations augmenter au Québec, sur la rive nord du fleuve. En étudiant ces données, le ​planning​ des épidémies, on ne peut pas en être sûrs, mais on peut supposer que, vraisemblablement, on vivra une nouvelle épidémie d’ici quelques années.


Les risques et les solutions

Certaines zones et certaines espèces sont plus à risque. Le sapin baumier est plus vulnérable que d’autres conifères aux infestations de la tordeuse, parce qu’il a moins d’aiguilles que les épinettes, et que son cycle de croissance est synchronisé avec celui la chenille. Ceci veut dire que les peuplements forestiers où l’on rencontre beaucoup de sapins sont plus susceptibles d’être ravagés. Lorsqu’une épidémie fait rage, en moyenne 75 % des sapins meurent (le pourcentage varie de 30 % à 95 %, selon la densité et la santé du peuplement). Les zones d’épidémie mineure fréquente, où le climat est favorable à la chenille, où la végétation ne favorise pas ses prédateurs comme les petits oiseaux insectivores, sont aussi des territoires à risque.



Pour limiter les dégâts, un travail de champion est fait pour monitorer la tordeuse. À grands coups d’échantillonnage de nos forêts, les spécialistes peuvent localiser les populations et évaluer un portrait de la situation au Québec. Non seulement, ils sont capables de mesurer l’abondance des populations, mais aussi prédire leur tendance à court et à moyen termes. Ça nous donne une longueur d’avance pour contrôler le mieux possible les épidémies. En plus des suivis rigoureux, des coupes stratégiques (sélectives) sont organisées pour modifier les peuplements vulnérables (en réduisant le nombre de sapins par exemple). On appelle ça de la récolte préventive.


Présentement, il y a des populations en épidémie et on travaille fort pour limiter la propagation. L’objectif ici n’est pas d’éliminer l’espèce envahissante, mais bien de minimiser le développement des populations de tordeuse. On utilise entre autres des méthodes de pulvérisations aérienne d’insecticide biologique. La bactérie ​Bacillus thuringiensis​, présente à l’état naturel partout dans les sols, développe une protéine toxique qui affecte certains lépidoptères. Lorsqu’une chenille de la tordeuse des bourgeons de l’épinette est en contact avec la bactérie, elle cesse de s’alimenter et meurt en quelques jours. On combat la nature, avec la nature. On appelle ça la lutte biologique.

Si les épidémies pouvaient être contrôlées de manière raisonnable, on pourrait commencer à évaluer les conséquences positives d’un insecte tel que la tordeuse. L’ouverture dans la canopée lorsqu’un conifère meurt favorise les espèces pionnières et les herbacées. La tordeuse joue aussi un rôle dans le rajeunissement des vieilles forêts, au même titre que les feux forestiers. Plusieurs espèces d’oiseaux, comme la paruline obscure, sont favorisés par la présence de la tordeuse, et ce, même des années après une épidémie*. Mais en attendant les innovations dans la lutte biologique, on doit se rappeler que les ravages de cet insecte affectent (spectaculairement) l’intégrité de nos écosystèmes. Et ça, c’est tout un défi d’adaptation pour la nature! 



* Tous les troncs des arbres morts à cause de la tordeuse deviennent des endroits de choix pour les insectes xylophages (qui mangent le bois). Après une épidémie, on voit donc la quantité de ressources alimentaires pour les oiseaux forestiers insectivores, dont les parulines et les pics bois, monter en flèche. 




Ce projet a été rendu possible grâce à la contribution de la Fondation de la Faune du Québec et au soutien financier d’Hydro-Québec.

Source image : USDA Forest Service

NOS DERNIERS ARTICLES